Marthe pose sur la table de sa cuisine une vieille photographie jaunie. On y voit un homme debout sur une embarcation plate, une longue perche dans les mains, des roseaux de chaque côté. « C'est mon grand-père, sur la jalle, quelque part dans les années trente. Il transportait du bois de pin pour une scierie de Bordeaux. Je ne sais plus exactement où c'est pris, mais je reconnais la forme du pertuis derrière lui. »
Marthe a 78 ans. Elle est née à Saint-Médard-en-Jalles dans une famille de gabariers — ces bateliers qui faisaient vivre l'économie des jalles. Son grand-père naviguait, son père a été le dernier à utiliser la courbaude familiale avant de la voir pourrir sur la rive dans les années 1960, quand le camion a définitivement remplacé la barque. Pendant longtemps, elle n'a parlé de tout cela à personne. « Les gens s'en fichaient. C'était le passé, le vieux monde. On regardait vers l'avenir. »
C'est une sortie scolaire organisée par l'Atlas qui a changé les choses. L'association avait proposé à une classe de CM2 une visite commentée d'une ancienne écluse, et Marthe, alertée par sa petite-fille, s'était présentée à l'improviste. « J'ai entendu le bénévole expliquer comment fonctionnait un pertuis, et j'ai dit : attention, ce n'est pas tout à fait comme ça. Mon grand-père m'avait montré. Les enfants se sont retournés. » Le bénévole, loin d'être offensé, avait sorti son carnet.
« Ce qui me touche, c'est que ce n'est pas un musée. Ce sont des gens d'ici qui posent des questions sur des choses vraies. »Marthe, 78 ans, Saint-Médard-en-Jalles
Depuis, Marthe est devenue ce que l'Atlas appelle un « témoin actif ». Elle a participé à trois sessions d'entretien enregistré, apportant à chaque fois de nouveaux détails : les noms patois des pièces de la barque, la façon dont on lisait le ciel avant de prendre la jalle en hiver, les familles de bateliers qui se partageaient les tronçons, les conflits avec les meuniers sur le droit de passage. Elle a aussi retrouvé dans une caisse à outils rouillée un jeu de fers à calfater appartenant à son grand-père, pièces que l'association a photographiées et intégrées à sa documentation.
« Ce qui me touche, c'est que ce n'est pas un musée. Ce sont des gens d'ici qui posent des questions sur des choses vraies. » Marthe est catégorique : ce type de collecte de mémoire orale doit se faire maintenant, pendant qu'il reste des témoins de la deuxième génération. « Mes cousins ont des souvenirs aussi. Mais ils vieillissent. Dans dix ans, tout ça sera parti. »
L'Atlas a su l'entendre. L'association a lancé un programme de collecte d'archives familiales — photographies, lettres, outils, plans de barques — auprès des familles dont les ancêtres travaillaient sur les jalles. Chaque objet est inventorié, photographié en haute résolution et rendu à la famille, avec une copie numérique versée aux archives. L'idée n'est pas de constituer un musée centralisé, mais de créer un fonds documentaire distribué, vivant, ancré dans les familles elles-mêmes.
En partant, Marthe montre une dernière chose : tracés au crayon sur le dos d'une enveloppe jaunie, quelques mots en gascon que son grand-père avait l'habitude de dire en quittant la rive. Une formule de navigation, peut-être une prière, peut-être juste une façon de saluer l'eau. Elle ne sait plus exactement ce que ça veut dire. Mais elle s'en souvient — et désormais, l'Atlas aussi.
Vous possédez des archives, des photographies ou des témoignages liés aux jalles de Saint-Médard-en-Jalles ? L'Atlas est à l'écoute.